Le Prof d'atelier
Le blues de la déconstruction en bleu de travail
Légèrement engoncé dans sa blouse de travail bleue, pas franchement taillée pour sa cinquantaine bedonnante, il s’est installé sur ma droite, un peu décalé du groupe mais à mi-distance entre sa classe composée exclusivement de garçons et moi. En général, j’apprécie la présence des professeurs d’atelier. Anciens ouvriers, ils partagent souvent avec les jeunes un vécu commun de classe sociale et jouent parfois les darons d’adoption pour ceux dont le père est « parti chercher du lait ». Parfois, ces hommes aux mains gonflées et calleuses des travailleurs manuels, ont aussi la vanne un peu grossière ayant passé une grande partie de leur carrière dans des ambiances masculines. Ces gens de peu, comme les décrivait Pierre Sansot, n’ont pas toujours réactualisé leur logiciel social mais ne sont jamais bien méchants. Du moins en apparence…
Comme souvent, j’ai invité le groupe dès le début de la séance à réfléchir sur les stéréotypes. De fils en aiguilles, nous en sommes arrivés au rôle de la princesse dans les dessins animés pour enfants. J’ai forcé un peu le trait sur la description de la princesse apprêtée, dans l’attente de son prince charmeur et charmant qui allait la déniaiser. Le prof trouvait que si la princesse était bien habillée, maquillée, c’était pour être « jolie à regarder », comme devraient l’être toutes les petites filles. L’injonction du « prendre soin de soi » qui leur pend au nez, il trouvait cela un rien exagéré, voire limite féminazgul.
Je lui ai expliqué en raccourci l’impact des stéréotypes de genre, expliquant que les métiers du care resteraient féminin si tout le monde pensait comme lui. Pour preuve, dans son atelier de mécanique, les femmes brillaient par leur absence.
« - Dans les travaux publics on ne voit pas beaucoup de femmes qui mettent des coups de pelles ou pioches. Un homme, c’est un homme et une femme, c’est une femme », a t-il martelé comme un précheur de la binarité de genre, nous rafraichissant les idées à l’eau bénite mise en bouteille dans les sources du Jardin d’Eden .
Il aussi fait référence au débat sur les retraites et la question de la pénibilité au travail. « Je vois pas une femme sur une toiture ou s’occuper de la charpente ! À la pelle et la brouette, elle ne tiendrai pas une année. » C’est sûr que quatre trimestres dans le BTP ça n’allait pas peser lourd dans les caisses.
Dans la foulée, et devant sa classe amusée, il a tenu à nous signaler que les femmes avaient le « sentiment de …comment on appelle ça déjà… quand elles aiment bien s’occuper de leurs petits ». Un élève lui a soufflé qu’on appelait ça « l’instinct maternel », le bon alibi pour juste renifler les couches et refiler le bébé tout excrémenté à l’instinctive de service.
Forcément, j’ai capté qu’il était temps de passer du biologique à la construction sociale. On a causé “rôle de genre”
Le prof en a sourit : « si je raconte tout ça à ma femme, ça va être compliqué chez moi ! »
Il était bousculé dans ses fondements et surtout craignait pour l’équilibre de son couple, chacun·e savamment enfermé·e dans son rôle depuis des années. « La femme c’est la femme et l’homme c’est l’homme » a t-il préché plusieurs fois comme une litanie.
Il s’est excusé de monopoliser la parole mais je l’ai réconforté en lui rappelant que comme il était parmi nous, il faisait partie du groupe. Et visiblement le sujet lui parlait plus qu’aux jeunes !
J’ai embrayé sur la segmentation genrée dans l’accès aux jouets, le rapport aux couleurs, les activités et je le sentais, sur ma droite, bouillir, se retenant d’intervenir.
« - Excusez moi, monsieur » N’y tenant plus, il polissait son introduction avant de rentrer dans le vif du sujet « vous voulez qu’on soit ni homme, ni femme, c’est ça ?! » a t-il lâché, avec une légère pointe d’agacement.
Les jeunes qui avaient l’air de le connaitre et d’apprécier son coté simple et direct, ont ri.
« Le rose c’est pour rendre les filles plus belles, c’est tout. On ne va se prendre la tête avec tout » a t-il voulu conclure pour clore les débats et peut-être retourner entre couilles dans l’atelier.
Il pensait qu’il fallait donner plus « d’importance » aux filles, qui sont des diamants purs. C’est une expression que j’ai souvent entendu dans la bouche des mecs qui justifiaient le contrôle de leurs copines au nom de leur rareté et leur préciosité. Un élément de langage de plus pour expliquer, si ce n’est excuser les réflexes patriarcals.
J’ai demandé au prof s’il avait des fils et comme il opinait par l’affirmative, j’ai eu une pensée pour eux, les pauvres oubliés de la beauté.
« - On n’y peut rien c’est la nature. C’est comme ça ! », m’a t-il répondu !
Je lui ai rappelé qu’il ne fallait pas qu’elles soient trop belles non plus sinon dans l’espace public, elles se faisaient souvent insulter. Pas à un paradoxe près, alors qu’il venait de prendre fait et cause pour un développement de la beauté chez les femmes, il s’est mis à critiquer celles qui en montraient un peu trop : « Et pourquoi les hommes suivent les femmes des fois. Il y en a qui sortent pratiquement toutes nues. Faut pas oublier que certains hommes n’ont pas de femmes… Je ne pousse pas les hommes à violer mais vous comprenez, c’est l’instinct ! C’est humain »
« - Ben non justement, je ne vous suis pas sur ce terrain là. » J’ai enchainé sur ce type de pensées qui nourrissait la culture du viol et j’ai expliqué pourquoi. Je crois que je l’avais piqué : « vous n’allez pas me dénoncer chez les flics au moins ? »
Il a continué sur les règles à respecter, clarifiant qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de venir travailler tout nu comme certaines, que la loi lui l’interdit. J’ai failli lui demander s’il travaillait dans des ateliers naturistes car des femmes toutes nues dans l’espace public, je n’en avais jamais vu. Notre échange virait au tête à tête et la classe commençait à compter les points.
En ce servant du torse beaucoup plus sexualisé pour les femmes que pour les hommes, l’infirmière présente et qui s’était tue jusqu’à présent à pris le relais sur la question de l’objectivation des corps féminins. « Je peux trouver un torse nu d’homme très beau, très esthétique sans pour autant que ça m’invite à lui faire des réflexions ou aller l’agresser. C’est ce que vous vous dites en voyant un décolleté : elle est à poil alors j’y vais, elle n’attend que ça ! »
Le prof s’est immédiatement rendu compte qu’il était sur un terrain glissant et a tenter de se dédouaner : « Non non je ne pousse pas les hommes à violer !! »
Pour faire redescendre la pression et illustrer nos propos, j’ai alors projeté un extrait du film « Les femmes du bus 678 » dans lequel une femme voilée et portant une longue tunique est suivie et harcelée par un prédateur. J’ai évoqué les chiffres du harcèlement dans les transports franciliens qui concerne quasiment toutes les femmes. Forcément le prof a douté et a eu du mal à imaginer que son épouse puisse être concernée.
« - Ça fait 30 ans que je prends le bus et je dis pas que ça existe pas, mais j’ai jamais vu ça ! », a t-il ajouté. Je lui ai répondu que sa réponse était située, que c’était celle d’un homme non concerné. Certains jeunes sont venus à sa rescousse, niant que cela aurait pu arriver à leurs mères, le justifiant par le fait que celles-ci n’étaient pas des putes.
Là je suis sorti de mes gonds, et j’ai déclamé un discours sur la liberté de s’habiller et de vivre comme chacun·e le souhaitait. Toutes les femmes, comme les hommes, étaient respectables, celles qui étaient libres dans leur vie affective et sexuelle comme celles qui souhaitaient se préserver. Pourquoi faire l’éternel distinction puisque les mecs eux s’accordent cette liberté de choix. La mère et la putain ? Encore et toujours ?!
Surpris par ma véhémence, le prof s’est repris : « Les femmes font ce qu’elles veulent et les hommes aussi. Vous avez raison. » Mais ça n’a pas duré, le naturel est revenu au galop : « - Mais bon on ne va pas devenir des animaux non plus ! Je ne suis pas un animal. Je préférerais en parler avec vous en tête à tête que devant la classe
-par rapport à quoi ?
-La liberté ! Je vais être franc avec vous. Si j’ai une femme je préfère qu’elle soit là pour moi et personne d’autre. Je suis le seul homme pour elle. »
Je n’ai pas trop capté le rapport aux animaux, si ce n’est qu’il pensait que la fidélité humaine, c’était de se donner entièrement l’un·e à l’autre, sans se balader avec un bout de peau qui prend l’air dans le métro.
Un autre prof d’atelier jusque là silencieux a pris le relais : « - Le problème c’est quand les convictions se transforment en jugement vis à vis des autres. Normalement, on ne devrait pas juger autrui. Chacun devrait vivre avec ses convictions comme il le souhaite et ça devrait s’arrêter là. Ce n’est pas parce qu’on ne se ressemble pas qu’on doit se traiter de ci ou cela »
Accepter les différences et non les tolérer de haut de ces propres convictions ou privilèges, ce qui peut être très oppressif, ça demande un sacré effort
Le prof est venu s’excuser à la fin de l’intervention… Je lui ai dit qu’il avait bien fait de rester, qu’il avait probablement traduit les pensées de beaucoup de jeunes présents.
L’infirmière s’est approchée.
Il lui a demandé : « Entre nous, à la remise du bulletin, c’est vous ou votre mari qui venait »
elle lui a répondu : « je n’ai pas de mari »
Un peu surpris, il a continué : « Je dis ça car c’est toujours les mamans qui se déplacent. Parce que les enfants ils préfèrent parler des choses personnelles avec leurs mères. Par contre en cas de problème quand je dis que je vais appeler leurs pères, ils changent de comportement tout de suite. »
Il est reparti sur son instinct maternelle « Etre mère c’est inné, n’est-ce pas, madame ?! »
L’infirmière a rétorqué que ce n’était pas son cas, qu’elle était mère mais que ça lui avait demandé beaucoup de temps pour le devenir et le vivre bien !
J’ai eu peur que sa réparti remette une pièce dans le juke-box bleu du patriarcat et qu’il allait nous rejouer son blues du couple uni pour le meilleur et le pire. Je craignais de rater la pause avant l’animation suivante. La pause ne fût pas syndicale, ni militante. Simplement éducative. Mais on ne bouleverse pas un ordre et un mariage bien établi depuis des décennies en dix minutes de récré.

